De l'Esclavage à la Liberté

Shalom - Avril 1990/Pessah 5750 - Vol. VIII

par le Rabbin Adin Steinsaltz, Jérusalem*

La Sortie d'Égypte est l'un des moments les plus décisifs que le Peuple Juif ait jamais connu dans son histoire. Non seulement l'Exode donne-t-il sa signification profonde à la fête de Pessah, mais encore occupe-t-il une place centrale dans presque toutes les fêtes juives, la pratique de nombreux commandements et l'ensemble de la littérature; tous nos rites ne sont-ils pas accomplis «en commémoration de la Sortie d'Égypte» ?

Cette importance pluridimensionnelle accordée à l'Exode permet d'étendre sa signification historique à un sens plus large. En effet, cet événement domine l'histoire juive, témoigne de la présence divine au sein du Peuple juif et constitue un élément de base nécessaire à la survie de celui-ci. La Sortie d'Égypte servira de modèle de référence pour les générations futures du peuple d'Israël. «Dans chaque génération, l'individu doit considérer qu'il a personnellement pris part à l'Exode». L'évocation quotidienne de cet événement dans nos prières, la répétition constante de la commémoration de ce miracle nous démontrent que, bien qu'historiquement le fait soit unique, il a une portée quasi éternelle dans la vie du peuple et de l'individu juifs.

«Souviens-toi du jour de la Sortie d'Égypte pendant toute ta vie». Ce verset nous enseigne le devoir de répéter et d'étudier l'Exode. Nous avons l'obligation d'en prolonger la portée jusque dans notre propre réalité, quelle que soit la génération dans laquelle nous vivons. Ainsi, au fil des générations nous répétons: «Nous étions esclaves de Pharaon et D' nous a fait sortir de ce pays» pour nous rappeler que l'individu qui n'accomplit pas son propre acte de «sortie» garde éternellement le statut d'esclave de Pharaon, abstraction faite de l'époque à laquelle il vit et de l'endroit où il se trouve.

NOUS ÉTIONS DES ESCLAVES

«Nous étions des esclaves de Pharaon en Égypte». De prime abord, le concept de l'esclavage peut paraître fort simple à définir. Le cliché de l'esclave souffrant, humilié, battu et même torturé est tellement bien gravé dans nos esprits que le véritable sens de l'esclavage nous échappe. Certes, l'image de l'esclave soumis à son labeur et maltraité par des gardes reste vraie. L'esclave bénéficie d'une rému- nération minime en comparaison de son pénible travail. Mais l'esclavage doit-il véritablement et uniquement être compris dans ce sens ? Dans le monde actuel l'homme – à quelques exceptions près – se démène pour assurer sa survie matérielle. D'ailleurs de tout temps, l'homme fut contraint de travailler de toutes ses forces pour ne rapporter chez lui que le strict nécessaire à l'entretien de sa famille. De même que les travaux forcés ne définissent pas l'esclavage, l'abondance matérielle n'est pas synonyme de liberté. Esclavage signifie avant tout exécution du travail par l'esclave pour autrui. Celui-ci n'est plus maître de ses décisions et ne peut plus exprimer sa volonté. Il devient un simple outil de travail et perd sa véritable identité.

Pharaon abhorre l'idée d'une collectivité d'Israël puissante à l'intérieur de l'Égypte; il exprime sa crainte d'assister au renforcement moral du Peuple Juif quant à son identité et son indépendance d'esprit en disant: «Et le peuple quittera le pays d'Égypte». Pour éviter que celui-ci ne soit gagné par un esprit d'indépendance, Pharaon s'ingénie à l'occuper par des tâches servant uniquement les intérêts égyptiens. Ainsi le Peuple Juif répond-il au critère d'un groupe d'esclaves, qui n'existe que par son travail pour autrui, en l'occurrence les Égyptiens. Même si, après leur libération du joug égyptien et leur arrivée en Eretz Israël, les Juifs se voient contraints d'accomplir de lourds travaux dans un pays où pourtant «coulent le lait et le miel», ils agissent en tant qu'êtres libérés physiquement et mentalement, car tout ce qu'ils font, ils le font par eux-mêmes et pour eux-mêmes. La différence est absolument fondamentale. Malheureusement, on ne peut affirmer que la Sortie d'Égypte ait mis une fin absolue à l'état d'esclavage du Peuple Juif: le peuple d'Israël lors de ses périodes d'exil – parfois même sur sa propre terre – continue de vivre sous la menace d'un asservissement extérieur.

«SERVIR L'ÉTERNEL DANS LE DÉSERT»

Chaque fois que Moïse et Aaron se présentent devant Pharaon pour le supplier de laisser partir le Peuple Juif, ils expriment le désir de leur peuple de servir l'Éternel dans le désert. Les négociations tournent toujours autour de ce même point. A première vue, ce désir peut passer pour un simple prétexte. Le peuple d'Israël veut quitter l'Égypte et invente une raison plausible pour justifier son intention. Il n'en est pas ainsi. Cet argument fait très clairement ressortir le caractère inhérent à la Sortie d'Égypte, la voie menant de l'esclavage à la délivrance. Pharaon réalise parfaitement que l'acte de volonté de servir D' rompt les chaînes de l'esclavage. Les vrais esclaves ne possèdent pas leur propre D'. En outre, l'esclave ne devrait pas avoir d'autres obligations que d'accomplir son travail, c'est-à-dire de servir son maître et se plier entièrement à la volonté de celui-ci. Mais aussitôt que l'esclave découvre l'existence d'un Seigneur dominant son maître, un Être Suprême qu'il a le devoir de servir, il cesse d'être esclave dans son for intérieur. Bien qu'il soit possible de soumettre des hommes à des travaux forcés pendant une période prolongée, les travaux de ce type n'entrent plus tout à fait dans la définition de l'esclavage. La révolte nécessaire à la libération est un processus lent dont la réussite est assurée à condition que l'esclave persévère dans sa volonté de servir l'Éternel dans le désert. A juste titre, Pharaon reconnaît que la volonté de servir D' annonce le relâchement de l'esclavage et décide donc au moyen de travaux forcés, d'une part de réprimer le sentiment nationaliste des Juifs et. d'autre part. de les opprimer moralement. La Sortie d'Égypte à proprement parler ne représente pas une menace, mais elle n'exclut pas l'esclavage. Il y a déjà véritable libération du moment que la volonté de partir avec un but bien défini existe – à distinguer de la volonté de fuir les travaux forcés. Cette aspiration au départ signifie le rejet d'un mode de vie d'autrui, d'une morale imposée et de ses valeurs. Les diverses tentatives entreprises par le Peuple Juif pour échapper à l'exil ne menèrent à aucune véritable délivrance. L'homme qui ne possède pas d'identité ni de personnalité et qui n'a pas son propre D' reste esclave. La libération inclut l'existence d'un système de valeurs indépendant, où l'absence de l'esclavage est sans doute significative, mais n'est que le début de la liberté. La rupture du joug égyptien n'entraîne pas nécessairement une vraie délivrance, le Peuple Juif y parvient par le reniement de l'Égyptien et de son système de valeurs. L'importance de la Sortie d'Égypte se traduit par le culte rendu à D' dans le désert. Une fois la voie de son mode de vie tracée, nettement distincte de l'esclavage, le Peuple Juif accède à la liberté.

ENTRE PHARAON ET LE DÉSERT

La Sortie d'Égypte, passage de l'esclavage à la liberté, est un long processus. Lorsque finalement le Peuple Juif sort d'Égypte avec ses propres chefs et ses propres armes, la délivrance pourrait être considérée comme complète. Mais l'heure de la vérité ne tarde pas à sonner au moment où le peuple se trouve en situation de détresse. Il apparaît subitement que ceux qui réagissent avec une mentalité d'asservis restent victimes de cet état même après avoir fui l'esclavage. Où est donc l'esprit de fierté ? Où est le sentiment de confiance en soi ? Le peuple demeure un peuple d'esclaves, car il exprime clairement sa nostalgie de l'assujettissement lors de situations difficiles. L'incapacité de mener une vie indépendante et l'échec d'une délivrance intérieure sont frappants. Il devient insensé pour le Peuple Juif, un peuple d'esclaves. da vouloir mener une guerre contre Pharaon et d'errer dans le désert. car ces actes requièrent un esprit d'indépendance totale.

La libération à part entière et la maturité engendrent la volonté d'atteindre l'impossible. Le miracle en est la conséquence. Mais, pour que le peuple mérite d'assister au miracle, il doit être prêt à mettre sa liberté en jeu. Ce n'est que lorsqu'on risque l'impossible qu'on le rend possible.

* Le Rabbin Adin Steinsaltz est considéré comme l'une des plus éminentes autorités rabbiniques de notre époque. Auteur de nombreux ouvrages, il consacre aujourd'hui sa vie à la diffusion du Talmud dont il a déjà traduit vingt volumes de l'araméen en hébreu, y incluant ponctuation et intonations. Il travaille actuellement à une version anglaise et il est question de publier une édition en russe. Il poursuit ses travaux dans le cadre de l'lsrael Institute for Talmud Publications à Jérusalem. En 1988, le Rabbin Adin Steinsaltz a été invité à ouvrir l'Institut d'Études Juives à Moscou. Il a par ailleurs enseigné à Yale University et à Princeton.